Le-Scaphandrier

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"Ils étaient des volontaires." (La Minerve bientôt 50 ans)

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Ils étaient des volontaires.

"Des marins sont morts en mer. Ils étaient des volontaires. C'est à dire qu'ils avaient d'avance accepté le sacrifice et qu'ils avaient conclu un pacte avec le danger" 
(Charles de Gaulle Président de la République, le 9 février 1968 Place d'Armes à Toulon)

C'est tout ce dont je me souviens du discours du Président de la République lors de l'hommage rendu aux disparus dans le naufrage du sous-marin La Minerve. Ce jour là où j'étais présent Place d'Armes.
Mon avis est qu'on ne conclut pas de pacte, pas plus avec le diable qu'avec le danger. Ce déterminisme militaire « quatorze-dix-huitième» du vieux général où se mêle l'esprit de sacrifice et la soumission au destin m'a toujours gêné. Une mort accidentelle est toujours stupide, rien à voir avec une mort au combat, même si elle peut aussi être stupide, au moins est-elle logiquement justifiée. En 2018 les archives des causes supposées et des conditions de la disparition de la Minerve seront rendues publiques. Des veuves et des enfants sont dans l'attente encore aujourd'hui car comme le déterminisme, il n'y a pas de deuil sans causes ou plutôt on ne fait pas son deuil sans connaître les causes de la mort de l'être cher.
Plusieurs modifications du dispositif du schnorchel sur les sous-marins, laissent à penser que la Minerve, (comme l'Eurydice en 1970) par ce jour de fort mistral le 27 janvier 1968 a embarqué plus d'eau que ne pouvaient en évacuer ses pompes de cale. Nous verrons ce qui ressort de ces archives, c'est pour bientôt.

Mais je vais vous ramener plus près de nos jours. Par une belle matinée de ce 13 juillet 2017, je prends un café à une brasserie donnant du quai Cronstadt sur le port avant d'aller faire un tour au marché du cours Lafayette. Au loin vers le sud, on aperçoit un bout de la Presqu'île de Saint-Mandrier. Revient alors à ma mémoire que le 13 juillet 1967 je sortais ce jour-là de l'École de Plongée, brevet de plongeur de bord en poche, j'avais 19 ans c'était il y a 50 ans.A la table à coté de la mienne, se trouve un jeune marin en uniforme de quartier-maître mécanicien et qui porte l'insigne de sous-marinier, il boit aussi un café. C'est assez rare pour être remarqué car de nos jours, on ne voit plus de marin en uniforme à la terrasse des cafés et encore moins en ville.Je quitte la lecture peu intéressante du Var Matin mis à la disposition des clients par la brasserie et je le tends, interrogatif, au jeune marin tout en saisissant mon téléphone portable de peur de l'oublier. C'est devenu un réflexe, pour beaucoup d'entre nous, c'est devenu une prothèse externe du cerveau par le truchement des mains et des pouces pour les plus branchés, ou les plus asservis, à vous de choisir; chez les jeunes c'est carrément une excroissance cérébrale pour décérébrés.Le jeune marin décline mon offre avec un sourire, il a sous la main une espèce de carnet vert, d'un verdâtre qui me fait penser à un carnet de plongée d'antan. Curieusement, depuis dix minutes que nous sommes là, vu son âge, je ne le vois pas consulter son portable. Il a un sac à ses pieds de marque Adidas en bon état mais d'une couleur orange qui m'a l'air d'une autre époque. Ce marin est peut-être un amateur de vintage de la marque, me dis-je en moi-même; il aura trouvé ça aux puces de Luna Park, à Hyères, on trouve tout là-bas...
 

Profitant de l'échange de regards au sujet de Var Matin, je lui fais la remarque sur son port de l'uniforme un peu anachronique de nos jours.
- Dans mon unité et à la base sous-marine, nous avons l'obligation de sortir et de rentrer dans l'Arsenal en uniforme, me dit-il.
- Cela fait bien longtemps que je ne suis plus au courant des règlements de la Royale, lui répondis-je, de mon temps déjà, ça changeait tous les quatre matins.
- Là, j'arrive de l'École de plongée de Saint Mandrier, je viens de faire mon cours de plongeur de bord et je dois rentrer sur mon sous-marin avant midi.
- Ah...l'École de Plongée, tu me rappelles de vieux souvenirs, je te tutoie hein?...mes premiers souvenirs de plongeur.
- J'ai eu de la chance de pouvoir faire ce cours, le commandant de mon rafiot, le Commandant FAUVE ne voulait pas me lâcher mais le Lieutenant de Vaisseau AGNUS, mon chef de service, qui m'a à la bonne, à tout fait pour que je fasse mon cours de plongeur prétextant à juste titre, qu'en janvier prochain, le seul plongeur de bord serait muté.
- Moi aussi, j'ai eu un peu la même histoire pour mon cours de plongeur-démineur, l'Officier DSM était un ancien plongeur-démineur et il a appuyé ma candidature contre l'avis du Pacha de mon escorteur d'escadre qui voulait que je fasse mon cours de quartier-maître mécano. A quoi ça tient des fois une carrière. Moi c'est Daniel Alberti et toi?
- ...Christian..Christian NICOLAS...c'est curieux, il y avait un ALBERTI qui faisait son cours de plongeur avec moi...
- Pas étonnant, lui dis-je, des ALBERTI entre Nice et Toulon, il y en a plein les annuaires. C'est comme les NICOLAS d'ailleurs moi aussi à mon cours de plongeur, il y avait un NICOLAS sous-marinier et mécano comme toi, c'est dire. Il a disparu, il faisait partie de l'équipage de la Minerve...

Il m'interrompit brusquement et me demanda de lui garder cinq minutes son carnet de plongée et une vieille revue mensuelle de bandes dessinées, Météor que je lisais adolescent, une revue certainement achetée aux puces comme le sac Adidas. Il laissa tout posé sur la table et déposa de la monnaie, pour payer le café, à côté de la tasse sans même consulter la note. «Juste le temps d'aller au Tabac» me dit-il. J'acquiesçais. Il prit son sac orange, mit son bonnet sous le bras, ce qui m'empêcha de voir son bâtiment d'affectation, sortit de la brasserie et se dirigea vers le Bar-Tabac d'en face.


Cinq, dix minutes, un quart d'heure s'écoulèrent personne. Le garçon vint ramasser la monnaie et s''écria avec un vieil accent moco: «Le petit enfoiré de mataf de merde ! Il y a longtemps qu'on ne me l'avait plus faite celle-là!» Je lui demandais pourquoi cette insulte? Il fit un geste de dépit en me montrant la monnaie dans sa main. Le marin lui avait laissé une pièce de 5 francs et une de cinquante centimes en guise de pourboire. Pensant que cela venait aussi des puces, je calmais le vieux serveur moco en lui proposant de payer le café avec le mien, «C'est certainement une erreur, il m'a laissé la garde de ses affaires, il va bien revenir...»Au bout d'une demi-heure, toujours dégun, comme aurait dit le vieux serveur, je pris les affaires sur la table et je me rendis au Tabac d'en face pour demander s'ils n'avaient pas vu mon marin. «Mon pauvre Monsieur, me répondit le Patron, ça fait des années que je n'ai plus vu un marin en uniforme dans mon échoppe, il serait rentré m'acheter des cigarettes avec un sac Adidas en cuir orange, que je m'en souviendrais encore dans 10 ans»
Mon tour au marché fut bref, de retour à la maison, je pris quelques photos du livre et du carnet de plongée avec mon Samsung Note 3, demain je téléphonerai à l'École de Plongée, me dis-je; je n'avais même pas demandé le nom du sous-marin.Le lendemain matin, je me préoccupais dès 09h00 d'appeler l'École de plongée. Mais impossible de remettre la main sur le livre de BD et sur le carnet de plongée, j'engueulais même ma femme et ma fille « Mais nom de Dieu vous les avez mis où ce livre et cette BD, c'est pas possible, tout disparaît dans cette baraque!» Elles me certifièrent ne jamais avoir vu ces choses là.
J'ai dû me résoudre à la disparition mystérieuse de ces objets. Mystère.

Dieu merci j'avais quand même les photos de deux pages du carnet de plongée et la page de couverture du mensuel que je n'avais même pas pris le temps de lire d'ailleurs.

Ma surprise fut grande, un instant, je fus inquiet pour ma santé mentale. Je transférais les photos sur mon PC avec mon adresse e.mail via mon portable. J'imprimais les deux pages et, ainsi agrandies, je pus lire et comprendre que l'appareil photo de mon portable n' avait pas buggé. 

Ce Christian NICOLAS où du moins ce carnet, avait bien appartenu à ce NICOLAS qui fit son cours de plongeur de bord avec moi entre juin et juillet 1967. Pas de doute, il était signé de l'Officier des Équipages FAUGERE chargé de la direction de notre cours de plongeur. J'ai pu le comparer avec mon carnet N° 1 que je conserve précieusement. Ce marin m'aurait-il inventé une histoire à partir d'un vieux carnet de plongée trouvé dans le sac Adidas aux puces?
L'hypothèse était vraisemblable.
Je me souviens de cette histoire que Nono (Lionel Varin) m'avait racontée. Un jour avec Faugère justement, ils montaient sur Cherbourg pour faire le contrôle des plongeurs de bord. Comme tous les ans, cette corvée incombait aux instructeurs du cours de plongeurs de bord de L'école. Ils étaient en civil dans le train de nuit et ils entendirent dans le compartiment, un jeune marin arrivé juste après eux, qui parlait avec une jeune fille assise en face de lui. Parmi toutes ses galéjades, afin de briller aux yeux de la jeunette, il en vint à raconter qu'il venait de faire son cours de plongeur et qu'il comptait bien s'orienter vers une carrière dans la plongée; il hésitait encore expliqua-t-il avec force détails, entre nageur de combat et plongeur démineur. 
Nono, l'interpella «Ah mais alors, vous connaissez certainement le Premier Maître Varin et le directeur, l'OE2 Faugère?» Le marin un peu gêné, s'enfonça d'abord dans son siège, détourna le regard et après un instant d'hésitation répondit «Oui.. oui..bien sûr...» Nono trouva l'occasion trop belle et, avec sa voix inimitable de stentor fumeur lui rétorqua «Mais alors, pourquoi vous ne nous avez pas salué en rentrant dans le compartiment?» Le jeune homme devint tout rouge, la jeune fille esquissa un sourire en coin et il sortit dans le couloir, alla aux toilettes plusieurs fois, fumant cigarettes sur cigarettes. Il attendit que tout le monde fut endormi pour regagner sa place. Arrivé à la correspondance à Paris, au petit matin, il fut le premier à quitter le compartiment et le train, Nono et Faugère ne le revirent plus jamais.

Tout peut donc arriver.

Cette rencontre atypique, voire anachronique, avec ce jeune Quartier-maître, me fit réfléchir au passé. Je ne suis pas superstitieux, je ne crois pas aux mondes parallèles mais il me revint à l'esprit que dans une vielle boîte en carton recouvert d'un velours à motifs rouge et or un peu kitsch, je garde en vrac des photos, des coupures de presse et d'autres souvenirs de mon passage dans la Marine. Il me semblait bien avoir gardé un vieux message de l'annonce faite à toutes les unités du naufrage de la Minerve, perdue corps et biens au large de Toulon le samedi 27 janvier 1968. Parmi tout ce fouillis de vielles vieilleries, je finis par remettre la main sur ce message que m'avait procuré alors un camarade Quartier-maître radio, il avait eu le triste privilège d'être le premier à voir s'imprimer sur le téléscripteur du bord la terrible nouvelle.A ma grande surprise, cela faisait bien 30 ans que je n'avais pas relu ce vieux massage (je vous en livre la copie), depuis bientôt 50 ans que je le détiens à l'abri de la lumière et de l'humidité, il reste encore lisible:


On peut y lire le nom du Commandant FAUVE, Pacha de la Minerve, le nom de l'Officier mécanicien AGNUS et parmi les autres membres d'équipage disparus, celui du QM2 MECAN NICOLAS. Finalement, j'abandonnais l'idée de rechercher le Quartier-maître NICOLAS...

FIN de l'histoire!

NOTA: Vous l'aurez compris chers amis, cette histoire est le fruit de mon imagination (enfin peut-être...allez savoir...) cependant je dois à la vérité de vous dire que, toutes ressemblances avec des personnes et des événements ayant existé sont fortement probables ou ne sont pas l'effet de pures coïncidences.

Dernière modification le mardi 21 Novembre 2017 à 19:57:36
Daniel ALBERTI
(Certifié Scaphandrier à casque le 15 juin 1971 ECOPLONG MN)

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